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La passerelle du temps est un roman de texture délibérément autobiographique, un témoin de mémoire qu’on passe. Un lieu de mémoire multiconfessionnelle où la guerre va progressivement puiser les référents d’un conflit sanglant.

Savoureux. Un roman qui commence par un grand-père paternel qui rentre d’Amérique «  avec un petit pécule et sa femme avec un chapeau  » ne peut qu’être savoureux, avant tout autre qualificatif. De la première à la dernière phrase du livre, le lecteur se délecte. Et c’est un tour de force de transcrire un conte du terroir du Mont-Liban dans la langue de Molière, de construire la jonction linguistique entre une mémoire des protagonistes ancrée dans la première décennie du début du XXe siècle d’un côté, et celle de la narratrice au début de celui-ci, vaquant au gré d’identités mondialisées. Un tour de force de la conteuse qui manie d’une main de maître la circulation entre les époques, les lieux et les langues pour égrener au fil des pages des histoires dont la drôlerie et le pittoresque le disputent à la gravité et à l’émotion.

Bzebdine, cette « étincelle verte entre les deux Metn » du Liban est un village de tout temps mixte, de population maronite et druze et auquel les deux communautés revendiquent l’appartenance avec un égal attachement. En aval de la guerre civile, le moindre événement y mobilise la population dans ses deux versants communautaires et, au sein de chacune de ces communautés, les différents versants familiaux. Aussi, lorsqu’un conflit éclate avec la famille adverse, pour une histoire de chaise que le grand-père paternel avait ramenée à l’église, et spécifiquement réservé à sa femme pour que celle-ci puisse s’asseoir à l’américaine le jour de la messe, c’est une deuxième église familiale que ce dernier décide de construire pour laver l’affront. La communauté druze du village va se diviser en conséquence et les partisans druzes du grand-père vont, non seulement aider ce dernier à construire son église, mais aussi réclamer le droit de participer au choix de son nom. Un marqueur urbain est érigé à Bzebdine, motivé par un différend intracommunautaire et construit grâce à la solidarité intercommunautaire. Un repère confessionnel émerge dans l’espace du village, maronite en l’occurrence, dont l’édification se fait grâce à une redistribution des alliances confessionnelles.

 

Identités communautaires, rites et représentations

À partir de cette anecdote, l’auteur déploie sur 357 pages le récit distancié, affectueux et ironique de la vie quotidienne des familles maronites, qui fait le bonheur des anthropologues du social et du religieux. On y constate que les habitants de Bzebdine n’ont pas attendu Erving Goffman2 pour définir des rites d’interaction et comprendre que la résolution durable d’un conflit se fonde dans la nécessité éthique de préserver la face de l’adversaire.

On y découvre la fonction des mythes et des représentations comme leviers pour préserver l’identité communautaire et empêcher les mariages entre les deux communautés. Aussi, pour les habitants maronites, et pour généreux et hospitaliers que soient leurs voisins et cohabitants druzes de Bzebdine, ces derniers ont des pratiques occultes : ils reçoivent dans la journée leurs hôtes chrétiens et les chouchoutent, «  et la nuit, quick  ! Ils lui tranchent la gorge. C’est comme ça, c’est plus fort qu’eux…  »

On y passe en revue une myriade de représentations liées au culte des saints. Des saints qui somme toute ne diffèrent des hommes que par la grâce divine dont ils sont touchés. Ainsi, au moment de choisir le nom de la nouvelle église, et sachant la préférence des voisins druzes pour un saint protecteur et donc «  redoutable  », ce sont les faits de gloire de tous les saints qui sont déclinés, avant de choisir celui de la sainte Vierge, femme certes, mais vénérée par toutes les religions. Des saints familiers des uns et des autres dans le village, des saints du terroir. Sollicités plus ou moins fréquemment en fonction des pouvoirs dont ils sont investis, ils sont intégrés dans le vécu des familles et associés aux gestes quotidiens. Certains sont plus prisés par certaines familles que par d’autres et, dans une même famille, les hiérarchies et les préférences individuelles se font dans une distribution équitable qui n’en fâcherait aucun : «  Saint Charbel, je ne dis pas, béni soit son nom mais saint Antoine, c’est autre chose.  »

Enfin, il y a les femmes. Ces femmes, de la narratrice enfant au début des années 1960, entourée de sa mère, grand-mère, ses aïeules et des anciennes du village, à celles dont le caractère trempé structure la mémoire du village, occupent une fonction majeure dans la politique locale : elles ne sont pas de simples passeuses de mémoire, de savoirs-faire et de valeurs, elles réclament une reconnaissance explicite. Elles ont une autorité dont la portée locale se mesure avec l’âge  ; c’est ainsi que le curé déplace l’itinéraire d’une procession entière à laquelle est convié un cardinal, dans le seul objectif de passer devant la maison d’une aïeule «  importante  » menacée de cécité et vivant recluse, obligeant le cardinal à monter chez elle pour la bénir.

 

La guerre civile au quotidien

Un culte individuel et collectif des saints, dont les processions et fêtes locales diverses sont l’expression, et dont la protection est demandée au-delà de la sphère individuelle, familiale ou étroitement villageoise. Ils sont sollicités à Beyrouth en 1975 au début de la guerre, pour protéger des bombardements d’abord la famille de la narratrice avant de s’étendre à l’immeuble puis au quartier, puis à Beyrouth «  dans ses deux secteurs […] car les autres sont des êtres humains aussi  »3 et enfin au Liban dans son ensemble.

La guerre civile vécue au prisme de la vie quotidienne revêt d’autres significations que celles assignées par la géopolitique, non moins déterminantes. La cohésion autour du village dans sa diversité confessionnelle n’empêche pas la guerre de se dérouler, ni les jeunes gens de se battre dans des camps opposés, mais à l’extérieur du village, ailleurs, à Beyrouth. Une cohésion d’autant plus nécessaire qu’elle ravive des souvenirs de la famine de la Grande Guerre, et renvoie par ricochet à des conflits anciens sanglants qui ont opposé les maronites et les druzes en 1860.

 

Construit comme une série de nouvelles structurées autour d’un fil conducteur — Bzebdine — et de personnages survenant ou revenant au fil des événements, La passerelle du temps est un roman désopilant à chaque passage, y compris, et surtout, ceux touchant à la guerre civile, mais dont l’humour laisse un arrière-goût de tristesse. Des origines aux identités meurtrières, une même question se pose, mise en exergue ici par Maha Baaklini Laurens : d’où vient la folie meurtrière qui s’empare de populations paisibles dont les bagarres les plus virulentes qui les avaient jadis opposées font sourire, tant elles paraissent bon enfant au regard des déchaînements barbares que nous connaissons ?

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